Changement climatique - Première séance plénière du Forum international écosanté 2008

2008-12-01, Mérida, Yucatán, México, Amérique latine et Caraïbes


Le Forum international écosanté (FIE 2008) a eu lieu en décembre 2008 à Mérida, la capitale du Yucatán, au Mexique. Le Forum, auquel ont participé 689 personnes, a été une étape importante du renforcement de la recherche écosanté et de l’élaboration de partenariats entre les chercheurs, les praticiens, les responsables des politiques et les organismes de la société civile.
 
Lire un résumé de la première séance plénière, qui portait sur les changements climatiques.
 
 
Président de la tribune :

Dr Jonathan Patz
Global Environmental Health, Université du Wisconsin (Madison), États-Unis

Confrenciers:
Dre Leonora Rojas Bracho
Institut National d’écologie (NIE), Mexique

Dre Mercedes Pascual
Department of Ecology and Evolutionary Biology, Université du  Michigan (Ann Arbor), États-Unis

Dre Marilyn Aparicio Effen
Programme national sur le changement climatique, Ministère de planification, Bolivie

Dr Carlos Corvalan
Conseiller principal, Organisation Panamericaine de la santé (OPS)

Le Dr Jonathan Patz de l’Université du Wisconsin a ouvert la première séance plénière sur le changement climatique et la santé. Il a noté que « le changement environnemental mondial n'est pas seulement une question de changement climatique. » Il a rappelé aux participants que le discours d’ouverture du Forum portait sur le changement climatique, et il a confirmé que beaucoup de séances du Forum exploreraient ce thème de façon plus profonde en rapport avec les grands enjeux qui touchent le développement durable. Il a exhorté les experts en écologie et en biologie de conservation à soumettre leur travail au journal EcoHealth. Il a présenté ensuite la Dre Leonora Rojas Bracho de l’Institut national d'écologie (NIE) du Mexique.

La Dre Rojas Bracho a présenté le travail qu’elle a fait conjointement avec Adrián Fernández, directeur du NIE. Le NIE, qui a maintenant 10 ans, met en valeur la recherche scientifique pour l’élaboration de politiques. Il est responsable de l'élaboration et de la mise à niveau de la politique sur le changement climatique du gouvernement mexicain.

La Dre Rojas Bracho a dit que le Mexique est l’un des pays les plus vulnérables au changement climatique. Le pays est susceptible de connaître la désertification dans le nord, les inondations dans le Golfe et sur les  côtes du Yucatán, le dépérissement de la forêt, la perte de la biodiversité et des incidences sur la santé humaine. Les projections du changement climatique au Mexique envisagent une augmentation moyenne de la température de 2° à 4°C d’ici 2080, particulièrement dans le nord. Le centre du pays, le coeur de la région agricole du Mexique, pourrait connaître une diminution de 15 % des précipitations en hiver et de 5 % en été, ce qui affectera la disponibilité de l’eau. L’augmentation des températures de surface de la mer produira plus d’ouragans et aggravera les feux de forêts. La Dre Rojas Bracho a dit qu’elle s’attend à ce que d’ici 2050, entre 53 % et 62 % de la couverture végétale du Mexique sera « exposée à de nouvelles conditions climatiques différentes de celles qu’on connait aujourd’hui. »

La Dre Rojas Bracho a souligné que le changement climatique aurait des effets directs et indirects sur la santé. Par exemple, les vagues de chaleur augmenteront la mortalité. Les réactions chimiques impliquant les polluants du milieu prendont de l’ampleur et produiront des polluants et des contaminants secondaires. Les effets sur la santé peuvent inclure les coups de chaleur, particulièrement chez les personnes âgées et les enfants; l’écologie des maladies à transmission vectorielle comme la malaria et la dengue est susceptible de connaître des changements; et les maladies d’origine alimentaire et hydrique, les problèmes d’approvisionnement alimentaire et les maladies respiratoires risquent aussi d’augmenter ou de changer.

La Dre Rojas Bracho a indiqué qu’une augmentation de 1°C de la température correspondait à une augmentation de 1,2 % de la mortalité causée par les coups de chaleur dans les États de Sonora et de Baja California.

Les mégapoles des pays en développement exposent des millions de citoyens à des niveaux élevés de polluants atmosphériques. Au Mexique, plus de 25 millions de personnes vivent dans les villes, où la qualité d’air ambiant n'est pas conforme aux normes nationales. Les villes de Monterrey et de Toluca rivalisent maintenant avec Mexico pour la mauvaise qualité de l’air ambiant.

Le transport « contribue de façon importante aux émissions », représentant 18 % de la production annuelle de dioxyde de carbone du Mexique. Les études du NIE sur l’atténuation de la production de CO2 ont été axées sur l’élaboration d’options de transport soutenables. On a mené récemment trois études à Mexico (2002–2003, 2004–2005 et 2006–2008). La dernière concernait un projet national de lutte contre les émissions, l’utilisation plus éconergétique du carburant et l’amélioration des technologies des véhicules. L’analyse de rentabilité a examiné les mesures de lutte contre les émissions de gaz à effet de serre et les coûts ont été définis en termes de qualité d'air, d’incidences sur la santé et de financement.
 
L’étude de 2002–2003 a examiné cinq méthodes de control d’émissions et a indiqué de solides bénéfices nets de la rénovation des taxis. L’étude de 2004–2005 a examiné le nouveau corridor de transport en commun rapide de Mexico. L’utilisation du corridor emprunté par 250 000 passagers par jour a notamment pour avantages de diminuer considérablement à la fois la production annuelle d’oxyde de diazote et les journées de travail perdues à cause de maladie. En réponse aux demandes d’informations du gouvernement et de l’industrie du carburant, le NIE a déterminé que les avantages d'adopter des carburants qui contiennent moins de soufre pourraient être deux fois plus bénéfiques que le coût de la mise en oeuvre. La Dre Rojas Bracho a fait remarquer toutefois que l'amélioration des carburants et des mauvaises technologies des véhicules ne règlent pas les problèmes d'émission, et le NIE est maintenant en train d'étudier l'amélioration du rendement éconergétique des nouveaux véhicules.

La Dre Mercedes Pascual de l’Université du Michigan a parlé des tendances courantes en matière de maladies infectieuses à l’échelle mondiale et elle a expliqué comment il faut les considérer en termes de changement climatique, évolutionnaire et socio‑économique.

Elle a également parlé des dimensions et de la fréquence des épidémies de malaria, qui ont changées radicalement au cours de la dernière décennie dans les régions de hautes terres comme au Kenya. Entre autres théories pour expliquer ces changements, il y a la résistance aux médicaments, l'exposition accrue des populations non immunisées, le VIH/sida, les changements d’utilisation des terrains et le changement climatique; ce dernier facteur étant « particulièrement controversé », a dit la Dre Pascual.

Elle a énoncé cinq points de désaccord relatifs au changement climatique :
  • Existe-t-il des preuves de tendances significatives dans les données sur le climat?

  • Est-ce que de telles tendances changent considérablement la maladie elle‑même?

  • Est-ce que les cartes du risque des indices de qualité changent au fil du temps?

  • Est-ce que la résistance aux médicaments est un facteur plus important que le changement climatique?

  • Est-ce que la variabilité climatique—la variation annuelle des chutes de pluie—est un facteur majeur de la dynamique des maladies?

La Dre Pascual a examiné une étude menée à Kericho (Kenya), à Kabale (Ouganda), à Gikongoro (Rwanda) et à Muhanga (Burundi) qui a revelé des tendances d’élévation de température entre 1950 et  2000. L'augmentation de température semble affecter les populations de maringouins, qui pourrait correspondre à une augmentation des cas de malaria.

Une autre étude a établi des projections des taux d'infection palustre de 1980 à ce jour en examinant l’incidence des changements de température sur les cycles de vie des larves par rapport aux cycles d’infection des humains. L’étude a révélé des augmentations des épidémies, mais le taux médian prévu d'infection par rapport à la température était plus petit que les observations historiques réelles.

Le changement de température pourrait expliquer par conséquent une « fraction importante » des augmentations des cas de malaria dans les régions de haute terre de l'Afrique, mais il existe d'autres facteurs, selon la Dre Pascual. Invoquer le changement climatique seulement serait « déraisonnable ». Elle a dit que la résistance aux médicaments est une autre théorie souvent évoquée pour expliquer le changement climatique, mais l’interaction entre les deux pourrait également être possible.

« Si le changement climatique change l’intensité de la transmission, cela changerait alors aussi le taux d’évolution de la malaria, » a dit la Dre Pascual. En ce qui a trait aux indices de qualité, la Dre Pascual a indiqué comment les démarches de recherche dynamique sont concentrées sur un endroit au fil du temps, tandis que beaucoup d’études sur le changement climatique adoptent une démarche spatiale plus large concernant l’indice de qualité d’un habitat pour la transmission. Elle a dit qu’il faut intégrer les deux démarches pour utiliser les indices de qualité sur des bases temporelles.

Elle a cité Hay et al. (Nature 2002), qui ont fait valoir, en utilisant l’index de qualité de Garnham, que les conditions favorables à la transmission de la malaria—des températures de plus de 15°C et deux mois consécutifs de plus de 152 mm de précipitations—n’ont pas changé au cours du vingtième siècle. Le travail de la Dre Pascual à Madagascar, avec des données de 1971 à 1993, ne correspondait pas à l’index de Garnham. Son travail a également révélé trois épidémies dans les années 1980, quand l’index de qualité de la transmission de Garnham était « extrêmement faible ». Elle a dit que les données dynamiques réunies dans des endroits localisées comme les hautes terres pourraient affaiblir les indices de qualité.

Malgré tous les débats théoriques entourant la résistance aux médicaments qu’on trouve dans la littérature,  les scientifiques en savent peu sur l'interaction entre les médicaments et le changement climatique, particulièrement avec le climat qui modifie l’intensité de la transmission. La Dre Pascual a cité Klein, Smith, Boni et Laxminarayan (Malaria Journal 2008), qui montrent comment il existe des taux plus élevés de résistance aux médicaments à des niveaux moins élevés de transmission de la malaria. Mais Talisuna et al. (American Journal of Tropical Medicine and Hygiene 2007) ont rapporté des taux de résistance aux médicaments plus élevés à des niveaux de transmission faibles et à des niveaux de transmission élevés, mais des taux de résistance aux médicaments plus faibles à des niveaux de transmission moyens.

La Dre Pascual croit que la science ne comprend pas encore l’interaction complexe entre la résistance aux médicaments et la transmission, encore moins dans le contexte des effets du changement climatique. Elle a mentionné des preuves qui indiquent des tendances importantes de changement climatique qui ont une incidence sur l’occurrence et la diffusion des maladies. Les cartes d’indice de qualité ne couvrent pas suffisamment les changements temporels, et la résistance aux médicaments n'est pas indépendante des changements dans la transmission.

La Dre Marilyn Aparicio Effen du ministère de la Planification de la Bolivie a dit que « le changement climatique est un vrai problème qui touche du vrai monde ». La Bolivie compte 33 types d’écosystèmes situés entre 550 et 7 000 mètres au‑dessus du niveau de la mer. À l’intérieur de ces écosystèmes, beaucoup de facteurs interagissent dans le processus santé‑maladie : immunité, biodiversité, éducation, disponibilité de la nourriture, établissement humain, changements écologiques, technologie et industrie, culture, développement agricole, migration, revenus, pratiques ancestrales, commerce, changement démographique et changement climatique.Ils déterminent conjointement la qualité de vie et influencent la productivité et le développement sain d'une population.

En utilisant un graphique de représentation du changement climatique en Bolivie, la Dre Aparicio Effen a dit que les changements des températures extrêmes maximales sont les plus dangereux pour la santé humaine. Les hivers et les étés plus chauds à La Paz entre 1997 et 2007 par rapport à entre 1960 et 1990 laissent présager des climats futurs plus chauds et plus secs.

En Bolivie, 80 % des glaciers sont en train de diminuer et cela met en danger l’approvisionnement d’eau. Le changement climatique expose également les récoltes aux maladies, aux organismes nuisibles et aux conditions météorologiques extrêmes qui affectent la croissance des cultures et peuvent causer de mauvaises récoltes. La malnutrition constitue aussi l’une des incidences indirectes sur la santé.

La Dre Effen a présenté une carte projetant les changements importants de la configuration des écosystèmes de la Bolivie d'ici 2050, incluant le dépérissement de la forêt et les sécheresses chroniques. Elle a montré d’autres cartes de la période 1996 à 2003 illustrant comment, dans une province du sud, les éclosions de malaria qui étaient rares sont devenues fréquentes.

Les microhabitats des parasites infectieux connaissent des « incidences relativement importantes », particulièrement dans les montagnes de la Bolivie. « Le changement climatique engendre le changement de l’écosystème, a dit la Dre Effen. Cela produit des changements géographiques et altitudinaux en ce qui a trait à la malaria, et par conséquent de nouveaux risques pour la santé aussi».

La variabilité du climat et les conditions météorologiques exceptionnelles liées à El Niño et à La Niña ont augmenté en fréquence et en intensité depuis 1998. Les dernières inondations—les pires en 60 ans—ont endommagé des millions d’hectares à hauteur de 400 millions de dollars de pertes, équivalant à 4 % du PIB de la Bolivie. Les crues soudaines à La Paz en 2002 ont tué environ 80 personnes, tandis que la dengue à Santa Cruz a empiré depuis 1998.

La vulnérabilité élevée de la Bolivie aux incidences du changement climatique influence son plan de développement national. Comme la Bolivie produit 0,26 % des émissions de gaz à effet de serre à l'échelle mondiale, sa politique est concentrée principalement sur l’adaptation. Les cinq secteurs prioritaires énoncés dans le mécanisme national d’adaptation au changement climatique sont : les ressources en eau, la sécurité alimentaire, l’établissement humain et la gestion du risque, la santé et les écosystèmes.

L’approche intégrée de gestion du risque combine la recherche scientifique et anthropologique avec les programmes d’éducation et de sensibilisation publiques.

La Dre Aparicio Effen a dit que les praticiens en écosanté doivent intégrer similairement leur approche d’atténuation du changement climatique par l’entremise de la science, des méthodes, des politiques, des processus et de la participation des citoyens. « L’évaluation des vulnérabilités et la mise en oeuvre de l’adaptation de façon simultanée favoriseront une meilleure élaboration de la politique, » a affirmé la Dre Aparicio Effen.

Le plan de développement national, afin de renforcer la résilience aux incidences du changement climatique sur la santé, présente six mesures d'adaptation interdisciplinaires et intersectorielles :

  • L’inclusion du changement climatique dans les programmes et les politiques de santé

  • La détermination des scénarios courants et futurs de vulnérabilité de la santé

  • Le comportement proactif dans le système national de santé

  • La prévention des maladies et la protection de la santé

  • L’éducation publique et la participation

  • Un système de surveillance bioclimatique et d’avertissement en cas d’événements de maladie imminents

La démarche englobe à la fois le développement sectoriel de haut en bas et les projets pilotes d'adaptation de bas en haut.

Les leçons sur l’adaptation au changement climatique qu’il faut retenir de la Bolivie sont notamment la valeur de la participation locale, l’importance de l’apprentissage sur le tas et de la recherche, des cadres évolutifs et conceptuels dynamiques pour les soins de santé, et des démarches conjointes de haut en bas et de bas en haut. Le processus d’apprentissage de l’adaptation au changement climatique (action‑expérience‑réflexion‑action) dans les projets pilotes dure entre 18 et 24 mois, a dit la Dre Aparicio Effen.

Elle a conclu que les pays en développement avec des conditions socio‑économiques complexes sont exposés à de plus gros risques que les autres. La réduction du risque doit être exhaustive et multisectorielle, avec une « attitude multinationale » coordonnée et proactive en ce qui a trait à l'écosanté.

Dans son rôle de participant à la séance, le Dr Carlos Corvalan de l’Organisation panaméricaine de la santé a dit que le mot « inégalité »—en ce qui a trait à l’eau, à la nourriture et à l’accès à l’énergie—met en contexte le changement climatique, parce que les pays pauvres sont beaucoup plus vulnérables que ceux qui sont riches. La priorité est également un enjeu.

« Des milliards de dollars circulent pour sauver les économies; alors pourquoi n'y en a‑t‑il pas pour sauver des vies? » a demandé le Dr Corvalan. Il estime toutefois qu’il y a lieu d’être optimiste à la suite des exposés de la Dre Bracho, de la Dre Pascual et de la Dre Effen. Il est possible de relever les défis et il faut le faire, a-t-il dit. « L’écosanté ne doit pas demeurer isolée », a-t-il ajouté. Sa recherche doit être concentrée non seulement sur la détermination des problèmes, mais également sur l'élaboration de solutions.

En savoir plus sur le FIE 2008
Pour plus de renseignements sur l’Institut national d’écologie du Mexique, visitez le  http://www.ine.gob.mx/.
Pour plus de renseignements sur le système de transport en commun rapide de Mexico, visitez le  http://www.metrobus.df.gob.mx/.
Pour plus de renseignements sur le ministère de la Planification de la Bolivie, visitez le  http://www.planificacion.gov.bo/.
Pour plus de renseignements sur l’Organisation panaméricaine de la santé, visitez le http://www.paho.org/.
Pour une biographie de la Dre Leonora Rojas Bracho, visitez le http://www.ine.gob.mx/curriculums/dgicurg/lrojas.html.
Pour une biographie de la Dre Mercedes Pascual, visitez le  http://www.eeb.lsa.umich.edu/eeb/people/pascual/index.html.
Pour une biographie de la Dre Marilyn Aparicio Effen, voir la page six de  http://iaibr1.iai.int/SI/2005/files/tisg/pdf/bioprofiles.pdf.

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