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« J’aurais préféré ne pas le savoir » : pourquoi les femmes au Swaziland évitent de subir des tests de dépistage du cancer

17 août 2017

Nomthandazo Malambo

Administratrice de Programme, Application des Connaissances, CRDI

« J’ai subi une biopsie il y a deux semaines. Hier, j’ai reçu les résultats et on m’a remis une enveloppe que je devais remettre au médecin. J’attends de rencontrer le médecin. Qu’est-ce qu’il va se passer s’il me dit que j’ai le cancer ? »

Lindiwe[1] s’est assise près de moi à l’extérieur de la clinique de dépistage du cancer du col de l’utérus dans un grand hôpital du Swaziland. Sa voix n’était qu’un murmure. Il était midi. Elle attendait de rencontrer son oncologue depuis 6 h. Lorsque je lui ai demandé, gentiment, comment elle se sentait, sa réponse m’a fendu le coeur : « J’ai peur. Je sais que plusieurs femmes meurent de ce type de cancer. Il n’y a pas de traitement ici pour ce type de cancer. Il faut se rendre en Afrique du Sud... à condition d’en avoir les moyens. » Puis, les mains tremblantes, elle m’a remis l’enveloppe scellée contenant les résultats de sa biopsie. « Pouvez-vous me les lire ? Dites-moi, est-ce que j’ai le cancer ? »

Je n’ai jamais pu me résoudre à ouvrir cette enveloppe. Et je n’oublierai jamais la peur qu’éprouvait Lindiwe. Bon nombre de femmes que j’ai interviewées au cours des trois mois que j’ai passés à faire des recherches sur le dépistage du cancer du col de l’utérus au Swaziland ont fait écho à cette peur : la peur de mourir d’une maladie qui semble incurable en raison de l’inaccessibilité au traitement et des dépenses connexes. Dans ce pays où le taux de prévalence de VIH/sida est le plus élevé au monde, les femmes m’ont dit que le cancer était pire que le VIH.

J’ai grandi au Swaziland. Tout au long de mon enfance et de ma jeunesse, le VIH était la crainte à avoir, synonyme d’une condamnation à mort. Malheureusement, malgré les défis et les préjugés qui demeurent, le Swaziland a fait des progrès importants. Le dépistage du VIH et les programmes de counseling sont largement accessibles et les traitements antirétroviraux sont offerts gratuitement dans les hôpitaux partout au pays. On peut vivre une longue vie et avoir de l’espoir lorsqu’on est atteint du VIH.

Par contre, avec le cancer, il y a peu d’espoir. On procède régulièrement à des hystérectomies pour traiter le cancer du col de l’utérus au Swaziland, mais les traitements de chimiothérapie ou de radiothérapie sont inexistants dans le pays. Les patientes atteintes du cancer qui ont besoin de traitements de chimiothérapie ou de radiothérapie doivent se rendre en Afrique du Sud, où les coûts sont prohibitifs. Même si certaines femmes possèdent les connexions sociales et le soutien nécessaires pour franchir les nombreuses étapes du processus gouvernemental afin d’obtenir le financement nécessaire pour se faire traiter à l’étranger, d’autres n’ont pas cette chance. Certaines meurent en attente de financement pour obtenir des traitements.

Lindiwe m’a dit plus tard qu’elle regrettait de s’être rendue à la clinique de dépistage du cancer du col de l’utérus : « J’aurais préféré ne rien savoir. » De nombreuses femmes sont de cet avis. Elles auraient préféré ne pas se rendre à la clinique de dépistage du col de l’utérus en raison de l’absence d’options de traitement accessibles et abordables. Ce raisonnement est compréhensible et logique.

En discutant des défis en matière de santé à l’échelle mondiale dans le contexte africain, on tend à blâmer les femmes africaines et leurs cultures – par exemple, assumer que les comportements d’évitement des femmes sont toujours enracinés dans les craintes, les tabous ou les traditions liés à la culture; blâmer les femmes pour leur non-conformité ou perpétuer les préjugés coloniaux sur la maladie et la contagion sexuelle chez les femmes africaines[2]. Il serait faux de dire que la culture ne joue jamais un rôle dans les comportements en matière de santé. Cependant, le fait de toujours blâmer la sexualité et la culture — la culture et la sexualité sont elles-mêmes sujettes à interprétation — est injuste, condescendant et trompeur.

Le Swaziland dispose de programmes de haut niveau axés sur le VIH/sida et des fonds importants sont consacrés à cette maladie, provenant d’acteurs locaux et internationaux. Toutefois, le cancer et d’autres maladies non transmissibles sont depuis longtemps les parents pauvres en matière de programmes de santé mondiale en Afrique[3]. Même si les multiples facteurs qui contribuent à cette situation au Swaziland méritent qu’on s’y attarde davantage, ses conséquences sont ressenties directement par les femmes — notamment l’absence d’options en matière de traitement et le fait que les femmes évitent de visiter les cliniques de dépistage du cancer.

Et si, au lieu de blâmer les femmes ou leurs cultures, nous examinions le réseau complexe des facteurs politiques, économiques et sociaux qui génèrent de la peur chez les femmes et restreignent leurs choix ? Ces logiques locales, ces facteurs qui influent sur les décisions des femmes en matière de dépistage du cancer, ne sont pas toujours faciles à comprendre et sont encore plus difficiles à changer. Cependant, en faire fi ou les banaliser nuira aux femmes qui désirent obtenir de l’aide.

Nomthandazo Malambo est agente de gestion de programme au sein du programme Santé des mères et des enfants du domaine de programme Économies inclusives du CRDI et la principale auteure de « Worse than HIV”: the logics of cancer screening avoidance in Swaziland ».

[1] Nom fictif

[2] J. Comaroff. (1993). The diseased heart of Africa: medicine, colonialism and the black body. S. Lindenbaum et M. Lock (Eds.), Knowledge, power and practice: the anthropology of medicine and everyday life (p. 305-329). Berkeley, University of California Press.

[3] L. Allen et Feigl, A. (2017). What’s in a name ? A call to reframe non-communicable diseases. Lancet Global Health, 5(2), e129-e130; Livingston, J. (2012). Improvising medicine: an African oncology ward in an emerging cancer epidemic. Durham, NC: Duke University Press.

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