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Lutter contre la violence sexiste dans l’économie des petits boulots

7 décembre 2021

Gillian Dowie

Senior Program Officer, Employment and Growth
Headshot of Bama Athreya

Bama Athreya

Boursier, fondations Open Society

Alors que la pandémie de COVID-19 continue de déstabiliser les économies, elle menace aussi d’effacer les progrès progressifs du statut économique des femmes qui ont été réalisés au cours du dernier quart de siècle. Pour remédier aux inégalités récentes et de longue date, des gouvernements, des philanthropes, des entreprises et des défenseurs de la société civile présents au Forum Génération Égalité de cette année ont pris des engagements visant à favoriser l’accès des femmes et des filles aux technologies et à l’innovation.    

Citant une étude mondiale dans laquelle 38 % des femmes font état d’expériences personnelles de violence en ligne, la coalition d’action sur les technologies et l’innovation au service de l’égalité entre les femmes et les hommes a également appelé, dans le cadre du forum, à l’adoption de politiques et de solutions contre la violence et la discrimination sexistes en ligne, qui sont facilitées par la technologie.   

Comme on peut le lire dans un article antérieur de Perspectives du CRDI, des experts de premier plan reconnaissent que l’espace en ligne a exacerbé la violence sexiste à l’égard des femmes, tant dans la sphère privée que publique. Dans des travaux connexes, le Réseau de recherche sur l’intelligence artificielle féministe, s’attaque aux biais présents dans les données et les prises de décision automatisées utilisées dans les services de santé, d’éducation, de justice et de protection sociale dans les pays du Sud 

Un article récent du CRDI fait le lien entre ces idées et le monde du travail. Intitulé Partialité et impartialité : Genre et travail dans l’économie des plateformes, cet article explique comment les plateformes numériques et l’intelligence artificielle peuvent déguiser la discrimination sur les marchés du travail et exposer les travailleuses – en particulier celles qui sont engagées dans le travail sur plateforme ou qui occupent des « petits boulots » – à la violence sexiste par des voies nouvelles et encore mal comprises. Par « plateforme », nous entendons les applications Internet biface utilisées par les entreprises pour impartir, gérer et facturer du travail, y compris des services tels que le transport urbain, les travaux domestiques et les petites réparations. Les codes qui reflètent les schémas historiques de discrimination sont intégrés dans de nouvelles technologies pour les marchés du travail. Cela peut saper les efforts politiques déployés en faveur de l’égalité des genres.    

Les femmes dans l’économie des petits boulots 

Les plateformes numériques sont de plus en plus utilisées pour servir d’intermédiaire entre les travailleuses et travailleurs indépendants et informels et leurs clients. Ces travailleuses et travailleurs composent la majeure partie du marché du travail dans les pays à revenu faible et intermédiaire et sont généralement confrontés à des vulnérabilités bien documentées. Les travailleuses sont particulièrement exposées à la violence sexiste et n’ont que peu ou pas d’accès à un recours formel. Le CRDI et des bailleurs de fonds internationaux ont investi dans des recherches visant à déterminer comment les organisations représentant ces travailleuses – comme l’Association des travailleuses indépendantes (SEWA), HomeNet South Asia et StreetNet – peuvent favoriser l’amélioration de leurs conditions de travail. Il est donc important de comprendre comment la violence à l’encontre de ces travailleuses est reproduite en ligne.  

Comme le documente l’article intitulé Partialité et impartialité : Genre et Travail dans l’économie des plateformes, le travail sur plateforme peut permettre de nouvelles formes de contrôle sur les travailleuses informelles qui ont de profondes répercussions sur leur capacité d’agir et leur sécurité. Les travailleuses domestiques sur plateforme et les conductrices qui utilisent des applications de covoiturage ont indiqué qu’elles ont l’impression que les plateformes ne font assez de vérifications au sujet des clients, et que même lorsqu’elles se plaignent d’un mauvais traitement de la part d’un client, aucune mesure n’est prise. Des chercheurs qui ont interviewé des travailleuses domestiques sur plateforme et des travailleuses du secteur des soins de beauté à domicile en Afrique du Sud, au Kenya et en Thaïlande ont fait état d’une interaction pernicieuse entre l’évaluation des travailleuses et le harcèlement sexuel. Ces travailleuses ont tous déclaré que les plateformes ne leur offrent aucun moyen de noter les clients si ces derniers ont un comportement abusif ou inapproprié. Cependant, elles se sentent poussés par les évaluations des clients à tolérer les abus. Les évaluations négatives des clients peuvent menacer les moyens de subsistance des travailleuses, car de nombreuses plateformes mettent automatiquement fin au rapport de travail des travailleuses dont l’évaluation est inférieure à un seuil défini, ou le désactivent. La vulnérabilité des travailleuses aux mauvaises évaluations et un espace de travail intime concourent à créer un paravent pour le harcèlement.   

Renforcer la capacité d’agir des femmes sur les plateformes 

Certaines initiatives prometteuses qui pourraient créer de meilleures conditions de travail pour les femmes utilisant des plateformes numériques sont en train d’émerger, bien que les données probantes restent limitées. Dans le monde entier, nous avons constaté une augmentation du nombre de travailleuses et travailleurs sur plateforme qui s’organisent pour défendre leurs droits et s’engagent dans des batailles juridiques pour être reconnus comme des employés ayant droit à des protections de base. Par exemple, les travailleuses de la plateforme indienne Urban Company, qui fournit des services de soins beauté à domicile, ont organisé une grève coordonnée et un sit-in, obligeant l’entreprise à fournir un soutien supplémentaire, notamment une ligne d’assistance téléphonique.   

Les travailleuses sur plateforme ont également formé des espaces collectifs pour se protéger. Dans de nombreux pays, les travailleuses et travailleurs indépendants, tels que les chauffeurs et les livreurs, se connectent au moyen des plateformes de messagerie communes et forment des réseaux d’entraide. Une étude sur les femmes conductrices utilisant des applications de covoiturage au Caire a révélé que ces travailleuses avaient formé des communautés de soutien avec d’autres conductrices et créé leurs propres outils pour communiquer avec d’autres conducteurs et conductrices lorsqu’elles se trouvent dans des situations nécessitant une assistance. 

L’utilisation de modèles de coopérative sur plateforme – où des groupes de travailleuses ou de travailleurs forment une entreprise sociale ou un collectif pour fournir leurs services par le biais d’une plateforme localisée sous leur propre gestion – peut être un moyen de donner plus de contrôle aux travailleuses ou travailleurs. En Afrique du Sud, des travailleuses domestiques expérimentent ce modèle. Les plateformes dont la portée géographique est plus limitée peuvent également être mieux à même de traiter les griefs et de protéger leurs travailleuses contre la violence et le harcèlement.  

L’importance de disposer de meilleures données probantes   

Le manque de données sur les choix et les expériences des femmes en matière de travail numérique et sur plateforme rend plus difficile l’élaboration de solutions permettant de créer un lieu de travail sûr et sans violence, ainsi que leur adaptation aux contraintes liées au genre. Le CRDI soutient une initiative de recherche intitulée Women, Work and the Gig Economy, qui vise à répondre à des questions essentielles sur la façon dont les plateformes numériques peuvent favoriser l’autonomisation économique des femmes et créer des marchés du travail inclusifs dans les pays du Sud.   

Dans le cadre de cette initiative, des chercheurs de sept pays d’Asie du Sud et du Sud-Est cherchent à comprendre les défis auxquels les femmes sont confrontées pour accéder au travail sur plateforme et en tirer profit, ainsi que les possibilités qui s’offrent à elles à cet égard. Ils cherchent également à formuler des recommandations fondées sur des données probantes, à l’intention des décideurs politiques et des gestionnaires de plateformes, concernant les pratiques et les solutions pouvant être mises à l’échelle et qui conduiront à un travail de meilleure qualité, inclusif et sûr, conforme à une réglementation du travail adaptée. 

Des recherches, des politiques et des actions supplémentaires sont nécessaires pour créer des espaces en ligne, y compris des plateformes de travail, qui soient sûrs et inclusifs. Sans action délibérée, les nombreuses inégalités et expériences de violence au travail qui persistent dans l’économie « classique » et informelle se reproduiront dans le monde du travail en ligne, qui évolue rapidement.