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Raisons pour lesquelles le CRDI ne veut pas précipiter l’adoption de sa politique sur les données ouvertes

7 mars 2019

Naser Faruqui

Directeur, Technologie et innovation, CRDI

Un nombre croissant d’organismes de subvention de la recherche rendent obligatoires les politiques sur les données ouvertes. C’est une tendance observée non seulement dans les pays industrialisés, mais aussi dans des pays à revenu intermédiaire comme le Brésil et la Colombie.

Les organismes d’aide bilatéraux, les fondations philanthropiques, les conseils nationaux de recherche et les institutions reconnaissent le potentiel des données ouvertes pour faire avancer la science, favoriser la collaboration et stimuler l’innovation.

Le Centre de recherches pour le développement international (CRDI) ne fait pas exception. Le CRDI croit lui aussi que les données de recherche ouvertes respectent un principe scientifique fondamental qui consiste à permettre à d’autres scientifiques de confirmer ou de remettre en question la recherche.

L’Énoncé des principes des données ouvertes qu’il a formulé en novembre dernier souligne l’importance des données de recherche ouvertes en vue de remplir son mandat. Il signale aux chercheurs que la gestion des données doit être effectuée de manière à maximiser le potentiel de partage des données, tout en reconnaissant que ces efforts ne devraient pas leur imposer un fardeau indu. Il met aussi l’accent sur le partage responsable des données, en présentant les raisons légitimes pour lesquelles certaines données de recherche ne devraient pas être partagées.

L’Énoncé adopte une approche progressive et axée sur l’apprentissage à l’égard des données de recherche ouvertes. Pourquoi adopte-t-il une approche progressive ? La décision de « procéder progressivement » a été prise à la suite d’une évaluation des capacités et de la culture, autant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’organisation, et d’autres intervenants pourraient tirer des leçons de cette expérience.

Une évolution

Commençons tout d’abord par une vue d’ensemble.

Même si un nombre croissant d’organismes de financement de la recherche rendent l’accès gratuit aux données de recherche obligatoire, leurs politiques varient. L’une des principales variations se situe au niveau du montant et de la nature du soutien, financier ou autre, que les organismes fournissent à leurs bénéficiaires. Les discussions que le CRDI a menées avec certains de ces organismes ont révélé que la mise en place et la surveillance des politiques sur les données ouvertes peuvent représenter un défi.

Parallèlement, les éditeurs demandent de plus en plus aux auteurs de rendre leurs données accessibles au public. Une étude récente a révélé qu’en 2003, 10 % des 100 principales revues de sciences sociales avaient adopté une politique sur les données ouvertes, et que ce pourcentage avait presque quadruplé en un peu plus de 10 ans, pour atteindre 39 % en 2015. Cette tendance vers des politiques de données ouvertes plus rigoureuses est également comparable à celle que l’on observe dans les revues des sciences de la vie.

Cette évolution peut s’avérer très avantageuse. La décision pionnière des responsables du projet du génome humain d’accorder un accès libre aux données sur les séquences génétiques constitue un exemple éloquent. On pourrait ne pas être d’accord avec la façon de quantifier ses répercussions économiques (une étude a estimé que le taux de rentabilité de l’investissement initial de 3,8 milliards USD, sur 20 ans, est égal à 141 fois l’investissement initial), mais un large consensus se dégage quant au fait que ce mégaprogramme scientifique a joué un rôle important de catalyseur pour la recherche en génomique et l’économie de la santé.

Un autre exemple est fourni par l’Open Source Drug Discovery (OSDD), un consortium géré par le Council of Scientific & Industrial Research (CSIR), en Inde. Une évaluation réalisée récemment à l’interne sur ses travaux révèle que l’OSDD a bénéficié de la mise en commun des infrastructures de recherche et du partage de données ouvertes. Ils ont permis de réduire les coûts liés aux maladies orphelines, et d’unir des efforts de recherche auparavant disparates dans une communauté en réseau au sein de laquelle les membres peuvent collaborer.

Une initiative visant à annoter à nouveau le génome du microbe responsable de la tuberculose a été menée à bien en quatre mois, sans coûts supplémentaires. Les retombées peuvent être plus progressives que la découverte d’un nouveau médicament, mais elles sont importantes pour l’avancement de la recherche.

En encourageant et en aidant le milieu de la recherche à mettre en commun ses données de recherche, le CRDI s’attend à voir émerger une dynamique similaire dans les recherches qu’il finance : de nouvelles collaborations, de nouvelles orientations, et une utilisation judicieuse des données permettant de générer des bénéfices économiques, sociaux et environnementaux. Ces retombées positives pourraient notamment permettre de combler des lacunes qui entravent les efforts de recherche dans les milieux à faible revenu et à revenu intermédiaire. Le partage des données devrait aussi permettre aux chercheurs du Sud de tirer davantage parti des travaux de leurs pairs.

Procéder à des changements progressifs

L’Énoncé des principes des données ouvertes du CRDI a été formulé à la suite du lancement d’une Politique de libre accès en 2015. Cette politique reconnaissait que les publications provenant des recherches financées par des fonds publics devraient être accessibles en ligne, gratuitement et ouvertement, et elle a permis de mettre en place des mécanismes souples afin de permettre aux bénéficiaires de subventions de contribuer à enrichir, à l’aide de leurs recherches, la masse de connaissances à l’échelle mondiale.

La Politique de libre accès mettait l’accent sur le partage des extrants, comme les articles de revues, les livres et la littérature grise provenant des activités de recherche financées par le CRDI. Même si elle favorisait le partage de données, elle ne le rendait pas obligatoire.

Depuis ce temps, pour raffermir sa position à l’égard des données de recherche ouvertes, le CRDI a évalué ses capacités internes en matière de soutien à la gestion ouverte et responsable des données. Il a également examiné les politiques et les pratiques d’autres organismes subventionnaires de la recherche, consulté des bénéficiaires de subventions, et travaillé en collaboration avec une cohorte de chercheurs afin d’élaborer des lignes directrices sur la gestion et l’archivage des données de recherche.

Les résultats de cette analyse ont permis d’arriver à la conclusion qu’il est encore trop tôt pour élaborer une politique obligatoire sur les données ouvertes qui s’appliquerait à tous les projets de recherche.

Il faut mobiliser davantage de ressources pour rendre les données de recherche accessibles au public que favoriser un libre accès aux publications de recherche. Pour connaître du succès, la gestion et le partage des données ouvertes doivent être intégrés au cycle de vie de la recherche. Pour ce faire, les équipes de recherche ont besoin de ressources supplémentaires et elles doivent redoubler d’attention. Comme on pouvait s’y attendre, l’expertise technique des chercheurs et la capacité de leurs établissements d’attache à gérer des données de recherche varient.

Cet article a d’abord paru sur le site de SciDev.Net, le 20 février 2019. Publié à nouveau avec une autorisation.

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