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Recherche, voix et ODD

27 juin 2017

Sue Szabo

Directeur(trice)

Reconnaître la multiplicitélicity

En novembre dernier, j’ai assisté au Symposium mondial sur la recherche sur les systèmes de santé à Vancouver. En tant que Canadienne, j’ai été surprise de constater à quel point je connaissais peu de choses au sujet de cette ville de la côte Ouest canadienne, qui se trouve à plus de 3 500 km de la capitale, où j’habite. J’ai été profondément frappée par le fait que la ville de Vancouver est située sur le territoire traditionnel de trois Premières Nations canadiennes. Lors de la séance d’ouverture du symposium, l’orateur a reconnu que nous étions des invités sur ce territoire autochtone, et nous a incités explicitement et implicitement à nous questionner sur l’identité des voix que nous écoutons et des personnes dont les réalités sont reflétées.

Ce thème a été approfondi lors d’une consultation que j’ai dirigée et qui regroupait 40 employés ou collaborateurs d’instituts de recherche sur les politiques. Nous avons discuté du rôle possible de ces organisations – et des bailleurs de fonds qui les appuient – dans la résolution des problèmes de développement, en particulier dans le domaine des Objectifs de développement durable (ODD). Il a été convenu à l’unanimité que les organisations établies dans les pays en développement sont bien placées pour mettre en évidence les réalités nombreuses et diverses des groupes défavorisés et vulnérables, des réalités souvent dissimulées sous des statistiques agrégées. Il est nécessaire que des fonds soient alloués à la collecte, à la validation, à l’analyse et au partage de données locales, sans quoi il sera extrêmement difficile d’appliquer efficacement les ODD à l’ensemble de la population.

Une préoccupation importante a également été soulevée lors de la consultation tenue à Vancouver, soit que le programme de développement mondial ne doit pas se limiter aux simples collecte et codification de données sur l’ensemble des citoyens. Il ne doit pas non plus se contenter de recueillir et de consigner les témoignages des populations silencieuses, bien que cela soit très important. Au lieu de cela, il doit répondre à un besoin réel et repenser la définition de l’inclusion et les pratiques y étant associées. Bref, nous devons trouver des moyens de renforcer les interactions avec les citoyens. Bien qu’aucun participant n’avait une idée claire de la finalité souhaitée pour le programme sur la participation et la responsabilisation à réexaminer, nous avons tous convenu qu’il fallait renforcer le dialogue inclusif et veiller à ce que les ODD ne constituent pas une simple conversation au sein de l’élite. Les objectifs ne doivent pas seulement être pour les citoyens; ils doivent être étudiés en collaboration avec eux.

Pourquoi est‑ce important pour la recherche ?

La compréhension et l’intégration des réalités locales du milieu de la recherche constituent encore un défi dans de nombreux domaines. Cette affirmation a été exprimée clairement par la professeure docteure Jean Shoveller de l’École de santé publique et de santé des populations de l’Université de la Colombie‑Britannique lors de sa présentation au symposium. Elle a notamment fait mention d’un compte rendu de recherches récentes publiées dans des journaux influents concernant les interventions en santé des populations, qui conclut que le contexte se résume souvent à la description du cadre de la recherche. Mme Shoveller et ses collègues soutiennent que l’examen du contexte doit plutôt être approfondi, puisqu’il constitue un élément clé permettant de constater l’efficacité réelle des interventions. Par exemple, quels liens existent entre les aspects social et physique d’un contexte précis ? Comment les gens sont-ils liés entre eux, ou encore aux diverses institutions ? Comment les différentes perceptions d’un même contexte peuvent-elles modifier le comportement ?

Les nombreuses discussions sur le contexte ont aussi dénoté un certain empressement à mieux s’attaquer aux causes fondamentales de la vulnérabilité et de l’injustice. Cela m’a d’ailleurs rappelé un autre article publié l’année dernière, qui m’a particulièrement touchée compte tenu de ma formation en tant qu’économiste. L’article compare le palmarès des plus grands économistes de 2006 à 2015, une décennie au cours de laquelle la théorie économique dominante a été sérieusement remise en question. Malgré cette remise en question, l’auteur a constaté une stabilité déconcertante dans le palmarès des 200 plus grands économistes de cette période. De plus, bien que les femmes aient progressé dans d’autres domaines, elles n’étaient que trois au palmarès en 2006, et quatre en 2015. Par ailleurs, seulement 11 de ces 200 économistes provenaient d’économies émergentes, ce qui représente une amélioration de une seule personne en dix ans. Je soupçonne que cette tendance est similaire dans d’autres disciplines.

Cette inertie est un enjeu de taille à mes yeux. En tant que directrice au sein d’un organisme de financement de la recherche, j’entends souvent parler de la nécessité de financer la « meilleure » recherche. Toutefois, cette approche tend à diriger le financement de façon disproportionnée vers ceux qui, à l’heure actuelle, sont considérés comme étant les « meilleurs » et qui savent se démener à travers des modalités de financement particulièrement axées sur la concurrence à l’échelle mondiale et la croissance des montants des subventions. Mais « meilleurs » ne rime pas nécessairement avec « rigoureux » cependant, et je pense que le financement de la recherche pourrait s’améliorer en promouvant simultanément recherche rigoureuse et changement mesurable en termes de géographie et de mixité des sexes. À terme, les conseils nationaux de subventions à la recherche des pays en développement vont devoir jouer un rôle plus important afin d’appuyer leurs chercheurs, non seulement pour encourager une plus grande diversité au sein des chercheurs éminents, mais aussi pour favoriser des processus et des résultats de recherche beaucoup plus ouverts à la participation citoyenne. Ce rôle ne fait toutefois que commencer, en particulier dans le domaine du financement relatif aux sciences sociales. Un soutien continu sera requis de la part de bailleurs de fonds étrangers pour permettre la réalisation du programme de développement durable à l’horizon 2030 (Programme 2030) dans les pays en développement. Ce soutien servira à fournir les preuves nécessaires à la réussite du programme, et à aider les chercheurs et les instituts de recherche qui tentent d’apporter des changements positifs dans leur pays en utilisant des approches qui sont réellement fondées sur les réalités de leurs contextes.

Évaluer la recherche locale de façon réaliste

Je suis d’avis que les organismes locaux voués à la recherche sur les politiques sont les mieux placés pour mettre en lumière et aborder les obstacles contextuels auxquels sont confrontés les pays en développement et les occasions à leur portée, je suis néanmoins consciente que ces instituts ne seront pas tous en mesure d’adopter des approches de recherche plus intégratrices et qu’ils ne seront pas tous enclins à le faire. La question des sexes en est un bel exemple. Je suis souvent surprise du nombre de propositions de recherche que je lis et qui ne tiennent pas compte des sexes, que ce soit pour les questions de recherche, les méthodologies ou les équipes. Cette perspective critique, quoiqu’encourageante, a également été évoquée lors de la consultation de Vancouver, au cours de laquelle nous avons discuté de la diversité des missions, capacités et approches des organismes participant à la mise en oeuvre du programme des ODD.

Lors de cette consultation, nous nous sommes mis d’accord sur la nécessité d’étudier les avantages et désavantages de l’offre de soutien aux instituts de recherche locaux, qui entretiennent des relations privilégiées avec les populations locales et qui permettraient l’adoption d’une approche de recherche plus intégratrice. Nous avons aussi convenu qu’il ne faut pas seulement tenir compte des résultats de la recherche, mais aussi du processus employé. En complément, il faudrait délibérément trouver des moyens d’intégrer les instituts de recherche locaux aux débats régionaux et mondiaux afin d’assurer que les voix des communautés locales sont prises en compte dans les débats entourant la mise en oeuvre du programme des ODD à l’échelle mondiale.

La suite des choses

Les discussions auxquelles j’ai participé à Vancouver pendant le symposium et la consultation ont soulevé de nombreux points pertinents à examiner concernant l’importance du contexte local, le rôle des organismes voués à la recherche sur les politiques et la nécessité d’agir rapidement pour mettre en oeuvre le Programme 2030. Je suis aujourd’hui plus convaincue que jamais que le financement de la recherche, dans le contexte des ODD, doit conjuguer les meilleurs aspects de la recherche locale – sur les plans de la pertinence et de la propriété – au dynamisme des efforts régionaux et mondiaux afin de produire des résultats quantifiables et innovants. À terme, je pense que nos actions doivent correspondre à nos aspirations. À l’avenir, cette approche constituera un élément central de la stratégie d’Économies inclusives, l’ensemble de programmes de recherches que je dirige au CRDI.

Cet article a été publié sur le Blogue de l’Initiative Think Tank le 24 janvier 2017

Sue Szabo est la directrice de la Division des économies inclusives ​au CRDI.